Hallelujah

Capture d_écran 2017-12-09 à 16.42.55Ce n’était pas un secret de famille. Ce père inconnu qui n’était finalement qu’un géniteur. Il n’était qu’un prénom, un âge approximatif. J’avais 7, 8 ans peut-être. Ma mère était assise au bord de mon lit, me caressant les cheveux, m’expliquait l’histoire de ma naissance. Une belle histoire, celle d’une jeune fille qui s’est échappée de sa vie en faisant un bébé envers et contre tous, malgré toutes les tempêtes que cela a provoqué. Elle a fait son bébé toute seule, refusant toutes les conventions, à l’âge où d’autres connaissent à peine leurs premiers émois. Dans cette vie, un jeune homme à peine sorti de l’adolescence n’avait pas sa place. Sans amour, peut-on élever un bébé à deux ? Et peu de temps après, elle a rencontré l’homme de sa vie, qui est très vite devenu le père de la vie de sa petite fille.

L’histoire était assez incroyable pour que j’aille la raconter à toutes mes amies au primaire. Qui ne m’ont pas crue évidemment, un “vrai” père et un “faux” père, elle dit ça pour se rendre intéressante !

Je sentais que quelque part le sujet était plus ou moins tabou. On peut le savoir, mais on n’en parle pas. Et puis, ça fait de la peine à ton père, qu’il ne soit pas ton géniteur, il t’aime, tu es sa fille….

Alors je me taisais. Renfermant mes questions. Plus je grandissais, plus elles se faisaient nombreuses. Était-il un artiste ? Un peu rêveur comme moi ? Aime-t-il autant lire que moi? Quels sont ses chanteurs préférés ? A-t-il eu d’autres enfants ? Quelles études a-t-il fait ? Est-ce que je lui ressemble ? Quelle est sa date de naissance ? Quel signe astrologique a-t-il ? A-t-il des frères et soeurs ? Est-il marié ? Est-il vivant ? Est-il gentil ? Casanier ? Fêtard? Et cependant, souvent, j’oubliais qu’il y avait un autre père, ça ne me manquait pas. Je ne manquais de rien sauf de le connaitre.

À 14 ans, probablement inquiète d’une possible crise d’identité à l’adolescence, ma mère m’a relancée sur le sujet après des années de silence. J’ai pu ainsi apprendre que je lui ressemblais parfois, et que c’était quelqu’un de bien.

Loin de me rassasier, cette conversation a ouvert la boite de Pandore. Je voulais le trouver. À l’époque, pas d’internet, ma seule solution était ouvrir le bottin téléphonique et appeler tous les hommes qui avaient son prénom, de la ville où j’avais été conçue. En partant du principe qu’il n’avait pas déménagé. La tâche était colossale, j’ai laissé tombé après avoir rêvé quelques minutes sur le bottin. De toute façon, tu lui aurais dit quoi ? Salut, vous ne me connaissez pas, mais il se pourrait que je sois votre fille. Avez-vous rencontré ma mère quand vous étiez jeune ? À répéter autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’un quidam peut-être, semble se souvenir de ta mère. Impossible. Frustrant. Irréalisable.

J’ai continué à rêver jusqu’à ce que le miracle Internet arrive. J’avais 17 ans. Internet, pour retrouver des gens, c’était parfait. Je me suis inscrite sur des dizaines de sites de retrouvailles. Je me faisais passer par ma mère. J’ai fait des avis de recherche. Un jour, une journaliste m’a contactée. On va le chercher pour vous, on va faire une enquête. Pour une émission. Mais vous devez en parler à votre mère.

J’en étais incapable. Plus le temps passait et moins je pouvais lui dire à quel point j’avais besoin de savoir. Nos relations étaient devenues distantes, l’ado que j’étais ne savait pas communiquer et j’étais incapable de parler de ce qui me tenait le plus à coeur. Ça m’a pris un an de plus pour le tenter. Le coeur battant à cent à l’heure, lui dire que je voulais le retrouver. Et finalement, sa réponse si décevante. Si on le retrouve, la tentation de lui parler sera trop forte. Évidemment, c’était le point ! Je voulais lui parler, au moins une fois dans ma vie. Lui dire que j’existais. C’est tout ce que je voulais. Je ne manquais toujours de rien, sauf de le connaitre…

Et puis… le temps est passé. Si vite finalement. À chaque coup dur, à chaque étape difficile de ma vie, à chaque bonheur comme la naissance de mes enfants ou mon mariage, je voulais savoir qui il était. Alors je cherchais sur internet. Des heures de recherches croisées, prénom, âge approximatif, ville. Des épisodes d’obsession qui duraient quelques jours… Des heures perdues à regarder des vieilles photos de classe du lycée probable où il était. Est-ce que je ressemble plus à lui ? Ou peut-être lui, attends, j’ai son regard, c’est certain ! Mais rien, rien, juste du vide, de la frustration et une question sans réponse qui subsistait. Qui es-tu?

2016. Une année difficile pour ma famille. Mes grand-parents maternels sont décédés l’un après l’autre en quelques semaines. Étant immigrée de l’autre côté de l’océan, impossible d’aller aux enterrements. Vivre ces deuils de loin a été une des choses la plus difficile que j’ai faite. Je me sentais morte. Je ne voyais plus de sens à mon quotidien. De toute façon on va mourir, à quoi bon ? J’ai fait plusieurs erreurs de jugement dans ma vie à ce moment. Mais ce sera pour une autre histoire.

Et puis, Léonard Cohen est mort. Ça a été le déclencheur. Écoutant ses chansons en boucle, dans une drôle d’humeur, j’ai écrit sur un coup de tête à cet homme qui aurait pu être celui que je cherchais. Sur un site de réseautage professionnel qui commence par un L et qui finit par inkedIN pour ne pas le nommer.  Tu sais, l’intuition? Ou peut-être guidée par l’esprit de mes grands-parents ? Tant qu’à être dans le mystique. J’avais ajouté cette relation plusieurs mois auparavant, dans un de mes épisodes obsessionnel. Un truc dans le regard, des dates qui semblaient correspondre.

“Bonjour, je m’excuse de vous déranger. Nous ne nous connaissons pas et peut être que vous vous demandez pourquoi je vous ai ajouté en contact il y a plusieurs mois alors que nous ne sommes pas dans le même domaine. C’est un peu étrange en effet. Je voulais vous demander quelque chose mais je ne sais pas si c’est le bon moment. J’imagine que vous êtes très occupé, à voir vos nombreuses activités. En tout cas, si vous avez un moment, faites le moi savoir. Merci. Bonne journée.

-Allez y j’ai 30 min.

-Est ce que vous avez connu XX ?

-Oui, bien sûr !”

Et là, mon coeur est sur le point d’exploser. J’étouffe un cri. C’est lui. Je le sais.

“C’est ma mère

-Quel âge avez-vous?

-34 ans.

-Ravie de te connaitre.”

Il sait qui je suis, non? Il le sait que je sais qu’il sait ?

“Est-ce que c’est vous?

-Oui.”

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