36

La plupart des gens qui ne me connaissent pas me donnent à peine 25 ans. Pourtant demain, demain j’ai 36 ans. C’est souvent à ce moment que je fais mon bilan de l’année, et que je commence ma liste des choses à réaliser avant le prochain anniversaire. L’an dernier j’en avais 3. Apprendre la guitare, avoir ma guitare électrique et me faire un tatouage. J’ai un peu triché, j’ai fait deux tatouages le mois dernier. Je ne joue pas encore si bien de la guitare mais je prends des cours… Alors je suis assez fière de me dire que j’ai coché tous les points.

Et pour la prochaine année ?

Aller à New York. J’habite à 6 h seulement mais je n’y suis allée qu’une fois il y a treize ans, avec un bébé de 4 mois, donc je n’ai pas fait grand chose.

Maitriser une chanson et la jouer /chanter devant un public. En fait ma prof organise un concert dans 6 mois. Reste à savoir si je vais être capable de performer devant un public. Je suis la fille qui a fait 8 ans de piano mais qui est incapable de jouer devant du monde. J’étais assez bonne mais le stress m’a toujours bloquée. Alors chanter, s’exposer… pas certaine… Raison de plus pour mettre ça dans ma liste.

Skier. J’habite au Québec. Et j’ai skié une fois il y a 13 ans. Encore 13 ans !  Entre 13 ans et aujourd’hui, trois enfants et un mari qui ne me donnaient pas énormément de temps libre. Maintenant que je suis séparée, j’ai un peu de temps libre, un week-end sur deux. Ce qui me laisse plus d’occasions qu’il n’en faut pour aller glisser de temps en temps !

Je m’arrête là pour aujourd’hui. 36 ans. Et dans ma tête je me sens la même qu’à 20 ans. Malgré toutes les responsabilités, les factures à payer, les enfants, je profite aujourd’hui de la vie comme je le faisais à 20 ans. Quoique. À 20 ans j’attendais quelque chose, j’avais des rêves de grandeur, je rêvais ma vie future. Je la rêvais à l’étranger, je rêvais d’être chercheuse ou actrice. Finalement j’ai déménagé à Montréal, j’ai repris mes études il y a 6 ans et je suis en deuxième année de doctorat. Actrice ça ne me fait plus rêver, ça fait longtemps que j’ai arrêté le théâtre. Et aussi aujourd’hui je suis bien plus forte. J’aime mes 36 ans. Je me sens mieux que jamais, malgré mes marques de maman, malgré mes quelques cheveux blancs que j’aime, malgré mes débuts de ridules et mes cernes qui témoignent de trop de nuits blanches.

Donc voilà. Putain, 36 ans. Wow. Vive 2018.

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Six mois

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Il y a exactement 6 mois, j’ai prononcé ces mots : “je pense qu’il faut qu’on se sépare”. C’était la fête du Québec, toute la journée était lourde. Tu étais perdu, tu me faisais la tête comme depuis presque tous les jours depuis plusieurs semaines. On savait qu’on ne voulait pas en rester là après toutes ses années, presque 15 ans… On a essayé si fort de se retenir mais ça nous détruisait.

On n’avançait plus. J’avais fait le pire qu’on puisse faire, et même si tu voulais me pardonner, tu n’y arrivais pas. Tu espionnais mon Facebook, tu ne croyais plus la moindre de mes paroles. Et même si je voulais à tout prix reconstruire, je n’y arrivais plus non plus. Je ne supportais plus d’être sans cesse épiée, de me sentir sans cesse coupable alors que je n’avais plus rien à me reprocher. J’étais en train de tomber en dépression, et toi aussi. Nous commencions à nous chicaner devant les enfants. Nous étions si proche de nous détester. Je ne voulais pas te détester. Je ne voulais pas cesser de t’aimer. Tu étais mon meilleur ami et je t’ai trahi. On s’était choisis, pour le pire et le meilleur. Je veux dire pour le meilleur et pour le pire. Mais le pire… on n’a pas réussi. Après toutes ces années, j’ai fait le pire pour une raison que je ne comprends pas vraiment aujourd’hui. Et nous n’avons pas survécu à cette tempête. Et j’en suis tellement désolée.

Ce soir, nous avons eu ce souper de Noël avec les enfants et nos amis. C’était beau d’être à nouveau réunis tous ensemble. Tu m’as dit que je te manquais. Tu as eu des gestes tendres et tristes, que tu excusais juste après. Tu me manques aussi, mais depuis six mois, j’ai surtout réalisé combien je m’étais perdue toutes ces années à tes côtés. Depuis six mois, je redeviens moi. J’ai du temps pour moi. J’ai redécouvert le plaisir d’écrire, de lire. Le plaisir d’être seule. J’avais oublié ce qu’était être seule avec moi-même. Et l’apprécier. J’avais oublié ce que c’était de prendre ses propres décisions sans avoir à demander la permission. Je retrouve mes amies que j’avais laissées de côté parce que tu me faisais me sentir coupable quand j’allais les voir trop souvent. J’ai de nouvelles routines, de nouvelles habitudes. Avec les enfants, je suis finalement la mère que je voulais être. Et je ne dépends plus de personne. Je me sens plus heureuse aujourd’hui que dans les dernières années. Tu l’as dit toi même, ça faisait longtemps que nous n’étions pas vraiment heureux. Et même si ce soir, je suis seule chez moi en cette veille de Noël, je ne regrette pas de m’être retrouvée.

J’aurais aimé que tu sois l’homme avec qui j’aurais passé toute ma vie. Je t’aimerais toujours. Mais je ne reviendrais pas.

Hallelujah

Capture d_écran 2017-12-09 à 16.42.55Ce n’était pas un secret de famille. Ce père inconnu qui n’était finalement qu’un géniteur. Il n’était qu’un prénom, un âge approximatif. J’avais 7, 8 ans peut-être. Ma mère était assise au bord de mon lit, me caressant les cheveux, m’expliquait l’histoire de ma naissance. Une belle histoire, celle d’une jeune fille qui s’est échappée de sa vie en faisant un bébé envers et contre tous, malgré toutes les tempêtes que cela a provoqué. Elle a fait son bébé toute seule, refusant toutes les conventions, à l’âge où d’autres connaissent à peine leurs premiers émois. Dans cette vie, un jeune homme à peine sorti de l’adolescence n’avait pas sa place. Sans amour, peut-on élever un bébé à deux ? Et peu de temps après, elle a rencontré l’homme de sa vie, qui est très vite devenu le père de la vie de sa petite fille.

L’histoire était assez incroyable pour que j’aille la raconter à toutes mes amies au primaire. Qui ne m’ont pas crue évidemment, un “vrai” père et un “faux” père, elle dit ça pour se rendre intéressante !

Je sentais que quelque part le sujet était plus ou moins tabou. On peut le savoir, mais on n’en parle pas. Et puis, ça fait de la peine à ton père, qu’il ne soit pas ton géniteur, il t’aime, tu es sa fille….

Alors je me taisais. Renfermant mes questions. Plus je grandissais, plus elles se faisaient nombreuses. Était-il un artiste ? Un peu rêveur comme moi ? Aime-t-il autant lire que moi? Quels sont ses chanteurs préférés ? A-t-il eu d’autres enfants ? Quelles études a-t-il fait ? Est-ce que je lui ressemble ? Quelle est sa date de naissance ? Quel signe astrologique a-t-il ? A-t-il des frères et soeurs ? Est-il marié ? Est-il vivant ? Est-il gentil ? Casanier ? Fêtard? Et cependant, souvent, j’oubliais qu’il y avait un autre père, ça ne me manquait pas. Je ne manquais de rien sauf de le connaitre.

À 14 ans, probablement inquiète d’une possible crise d’identité à l’adolescence, ma mère m’a relancée sur le sujet après des années de silence. J’ai pu ainsi apprendre que je lui ressemblais parfois, et que c’était quelqu’un de bien.

Loin de me rassasier, cette conversation a ouvert la boite de Pandore. Je voulais le trouver. À l’époque, pas d’internet, ma seule solution était ouvrir le bottin téléphonique et appeler tous les hommes qui avaient son prénom, de la ville où j’avais été conçue. En partant du principe qu’il n’avait pas déménagé. La tâche était colossale, j’ai laissé tombé après avoir rêvé quelques minutes sur le bottin. De toute façon, tu lui aurais dit quoi ? Salut, vous ne me connaissez pas, mais il se pourrait que je sois votre fille. Avez-vous rencontré ma mère quand vous étiez jeune ? À répéter autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’un quidam peut-être, semble se souvenir de ta mère. Impossible. Frustrant. Irréalisable.

J’ai continué à rêver jusqu’à ce que le miracle Internet arrive. J’avais 17 ans. Internet, pour retrouver des gens, c’était parfait. Je me suis inscrite sur des dizaines de sites de retrouvailles. Je me faisais passer par ma mère. J’ai fait des avis de recherche. Un jour, une journaliste m’a contactée. On va le chercher pour vous, on va faire une enquête. Pour une émission. Mais vous devez en parler à votre mère.

J’en étais incapable. Plus le temps passait et moins je pouvais lui dire à quel point j’avais besoin de savoir. Nos relations étaient devenues distantes, l’ado que j’étais ne savait pas communiquer et j’étais incapable de parler de ce qui me tenait le plus à coeur. Ça m’a pris un an de plus pour le tenter. Le coeur battant à cent à l’heure, lui dire que je voulais le retrouver. Et finalement, sa réponse si décevante. Si on le retrouve, la tentation de lui parler sera trop forte. Évidemment, c’était le point ! Je voulais lui parler, au moins une fois dans ma vie. Lui dire que j’existais. C’est tout ce que je voulais. Je ne manquais toujours de rien, sauf de le connaitre…

Et puis… le temps est passé. Si vite finalement. À chaque coup dur, à chaque étape difficile de ma vie, à chaque bonheur comme la naissance de mes enfants ou mon mariage, je voulais savoir qui il était. Alors je cherchais sur internet. Des heures de recherches croisées, prénom, âge approximatif, ville. Des épisodes d’obsession qui duraient quelques jours… Des heures perdues à regarder des vieilles photos de classe du lycée probable où il était. Est-ce que je ressemble plus à lui ? Ou peut-être lui, attends, j’ai son regard, c’est certain ! Mais rien, rien, juste du vide, de la frustration et une question sans réponse qui subsistait. Qui es-tu?

2016. Une année difficile pour ma famille. Mes grand-parents maternels sont décédés l’un après l’autre en quelques semaines. Étant immigrée de l’autre côté de l’océan, impossible d’aller aux enterrements. Vivre ces deuils de loin a été une des choses la plus difficile que j’ai faite. Je me sentais morte. Je ne voyais plus de sens à mon quotidien. De toute façon on va mourir, à quoi bon ? J’ai fait plusieurs erreurs de jugement dans ma vie à ce moment. Mais ce sera pour une autre histoire.

Et puis, Léonard Cohen est mort. Ça a été le déclencheur. Écoutant ses chansons en boucle, dans une drôle d’humeur, j’ai écrit sur un coup de tête à cet homme qui aurait pu être celui que je cherchais. Sur un site de réseautage professionnel qui commence par un L et qui finit par inkedIN pour ne pas le nommer.  Tu sais, l’intuition? Ou peut-être guidée par l’esprit de mes grands-parents ? Tant qu’à être dans le mystique. J’avais ajouté cette relation plusieurs mois auparavant, dans un de mes épisodes obsessionnel. Un truc dans le regard, des dates qui semblaient correspondre.

“Bonjour, je m’excuse de vous déranger. Nous ne nous connaissons pas et peut être que vous vous demandez pourquoi je vous ai ajouté en contact il y a plusieurs mois alors que nous ne sommes pas dans le même domaine. C’est un peu étrange en effet. Je voulais vous demander quelque chose mais je ne sais pas si c’est le bon moment. J’imagine que vous êtes très occupé, à voir vos nombreuses activités. En tout cas, si vous avez un moment, faites le moi savoir. Merci. Bonne journée.

-Allez y j’ai 30 min.

-Est ce que vous avez connu XX ?

-Oui, bien sûr !”

Et là, mon coeur est sur le point d’exploser. J’étouffe un cri. C’est lui. Je le sais.

“C’est ma mère

-Quel âge avez-vous?

-34 ans.

-Ravie de te connaitre.”

Il sait qui je suis, non? Il le sait que je sais qu’il sait ?

“Est-ce que c’est vous?

-Oui.”

Plans d’avenir

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É., 7 ans. « Moi, quand je serais grande, j’habiterais toute seule, j’aurais pas d’amoureux et pas d’enfants. »
R., 4 ans1/2, 3 amoureux à la garderie, a déjà les prénoms des ses enfants en tête (Raiponce…. ).  » Ouais, ben tu vas te rendre compte que c’est plate d’être toute seule dans sa maison. Tu vas t’ennuyer. »

É : « Moi, je veux voyager et faire le tour de la terre »
R : « Moi, je veux être une maman et habiter en France. »

É : « Moi je veux être auteur-illustrateur et créer ma propre collection »
R : « Moi, je veux être une maman. »

Être adulte

Capture d_écran 2017-12-09 à 15.29.23Samedi, une amie m’a dit « j’ai toujours du mal à me voir comme une adulte ». L’amie en question, début trentaine, en couple et deux enfants de l’âge de mes grandes. Adulte… Moi non plus je ne me vois pas comme une adulte. Sur le papier, je suis Madame, j’ai 3 enfants, la trentaine, je paye des factures et j’ai des responsabilités. Je plaisante avec le directeur de ma fille, je fais partie de l’association de parents. Je suis parent, mais adulte ? Les adultes, c’est la génération au dessus de moi. Plus j’avance et plus je distingue des restes d’enfance et d’adolescence chez mes pairs. Les patterns se reproduisent à chaque niveau, de la garderie au monde du travail… Comme si le monde n’était qu’une gigantesque cours de lycée. Bref, je me sens encore gamine, renforcé par le fait d’aller à l’université, où je passe incognito comme si j’avais la vingtaine. On m’appelle mademoiselle, étudiante parmi d’autres. Je me fais des amis qui ont entre cinq et dix ans de moins et je ne vois pas tant de différence si ce n’est notre mode de vie. On me demande même ma carte d’identité pour acheter de l’alcool ! Pourtant, aujourd’hui, quand je me regarde, j’aperçois des signes qui ne trompent pas sur ma trentaine. Je repense à mes batailles de maman qui m’ont fait mûrir, à ces petites épreuves de la vie qui m’ont rendue plus forte. Je repère les traces des passages de mes trois plus belles réalisations sur mon mental et ma peau. Je revois mes vingt ans quand j’imaginais ma vie dans dix ans, et me plantais complètement. Mes rêves sont toujours les mêmes avec détours et variations, je voulais faire de la recherche et écrire… J’étudie en recherche, et quant à écrire… On verra dans dix ans.
Alors c’est ça ? A vingt ans tu te sens tellement immortel, invincible, le monde est à tes pieds, et tes rêves te font avancer. A trente ans, tu te rends compte que d’un battement de cils tu as pris dix ans, tu sais que tu n’es pas invincible, mais dans ta tête, rien n’a changé, tes rêves sont toujours là… Alors, quand est ce qu’on devient adulte ? Quand les rêves sont réalisés ?

Jaune et Mauve

I-dessinCette semaine, mon fils, 4 ans, en parlait encore.

“I. est vraiment morte”. Ça va faire 6 mois, que notre famille et entourage ont été ébranlés par ce drame, la chose la plus triste et inconcevable qui puisse arriver… Le décès d’un enfant. Soudain, inattendu. Cette petite fille, qui aura 3 ans et demi pour toujours, je la voyais grandir avec mon fils à la garderie qu’ils fréquentaient ensemble depuis leurs 10 mois. Ça a été un choc. Irréel. Ne plus voir son petit sourire, tous les matins.

J’étais allée au salon funéraire. Une impossible petite boite blanche pleine de fleurs jaunes et mauves, ses couleurs préférées, au milieu de la pièce. Le tableau de photos des enfants de la garderie en hommage, des dessins, des bricolages, les mêmes que j’ai à la maison. Sa maman que j’ai serrée si fort dans mes bras… On partage son extrême peine, on projette son cauchemar…

C’est la chose la plus triste au monde, un enfant qui disparait, j’avais dit à mon fils.

Je ne sais pas comment sa famille a réussi à mettre un pas devant l’autre. On ne se parle plus vraiment, parce que je ne trouve pas les mots. Je ne savais pas quoi faire, je n’ai jamais été aussi démunie pour trouver comment les aider, que faire pour eux qui ait du sens, alors que sa perte n’en avait aucun. Alors je n’ai juste, rien fait, rien dit, depuis, à part bonjour. C’est sûrement pire. Qu’est ce que j’aurais pu leur apporter ? J’ai eu tellement de mal à trouver de la couleur à nos vies cet automne.

Et puis, la Vie continue. Les petites choses du quotidien, les petits riens sont toujours là. Les examens, les soupers, les devoirs, les papiers… et une petite fille de 6 ans qui, lorsqu’elle voyait des nuages dans mes yeux, me disait de ne plus y penser, parce que ça la rendait trop triste.

On y pense encore, chez nous, de temps en temps. Il y avait ce calendrier 2014 de la garderie, avec des photos. J’avais beau changer la page à chaque mois, un des enfants remettait celle qui contenait les photos de I. Elle a fait partie de notre quotidien pendant presque 3 ans, et je sais qu’elle y restera, plusieurs détails nous la rappellent souvent, son prénom dans un film, sa petite soeur à la garderie, le cadre souvenir accroché, des photos d’anniversaires…

Aujourd’hui c’étaient ces fleurs jaunes et mauves, chez la fleuriste…